Et si la musique était tout aussi visuelle que sonore ?

Pense se définit comme un peintre musical et, pour lui, chaque musique a une couleur.

Producteur depuis 4 ans, cet artisan du son façonne des paysages sonores où chaque composition est une peinture, chaque note une émotion.

Nous avons eu l’occasion de le rencontrer dans son studio du 92 afin d’échanger avec lui sur les couleurs qui inspirent son travail, sur sa passion pour les musiques de film et sur sa vision artistique axée sur l’espoir et la contemplation.

La Casa Country Club

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Rédigée par Éline H / Mise en page par David D.

DansLaCiudad : Est-ce que tu pourrais te présenter un peu, pour ceux qui ne te connaissent pas ? 

Pense : Moi c’est Pense. Je fais de la musique depuis 2019, ça ne fait donc pas si longtemps que ça. A l’origine, je viens de l’électro, du côté de la bass music, de la drum & bass. Mais rapidement je me suis rendu compte que c’était un milieu très exigeant où tu passes beaucoup de temps sur un seul morceau, et ça ne me correspondait pas forcément. J’étais plus dans l’instant, à essayer de vite poser une idée. J’aimais le fait de pouvoir faire une composition en quelques heures.

De plus, à cette époque j’écoutais pas mal de rap US, mais je n’y connaissais pas grand-chose en rap français, ça ne me parlait pas forcément. J’ai donc commencé les prods avant même de m’intéresser au rap.

Pourquoi tu t’es lancé dans la production ?

J’ai beaucoup mixé avant, j’étais DJ et je faisais souvent des soirées étudiantes. Je suis aussi un digger, j’aime aller chercher les pépites que personne ne connaît. Et lorsque tu mets ta pépite en soirée et qu’on vient te demander de mettre le dernier morceau “mainstream”, c’est frustrant. Ça m’a donné envie de développer mon propre truc, pour qu’on vienne pour moi et ma musique le jour où je mixe. Puis l’épopée a commencé et j’en suis là aujourd’hui.

 

MALKWAVE 2024

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«…être exigeant avec la musique que tu écoutes. »

Tu écoutais quel genre de son quand tu étais enfant ?

J’ai toujours écouté de la musique, et j’ai très vite commencé à écouter mon propre son. Au début on est forcément influencé par ce que nos parents écoutent, mais très tôt j’ai commencé à savoir ce que j’aimais et ce que j’aimais moins. J’ai écouté beaucoup de pop et d’électro dans les années 2010. Beaucoup de musique de film aussi, du Ennio Morricone, du Vangeli, et ça me suit toujours, c’est encore ce qui dicte ma musique aujourd’hui.

Et qu’est-ce qu’on trouve dans ta playlist aujourd’hui ?

C’est une question complexe car il y a vraiment de tout. Et plus j’avance, plus je me rends compte que la sélection est très importante. Aujourd’hui, il y a de la musique qui sort constamment, on digge les nouvelles sorties de la semaine, mais on ne peut pas tout aimer. Je trouve que c’est important d’avoir tes références, de te baser dessus et d’être exigeant avec la musique que tu écoutes.

Quelles sont tes références du coup ?

Dans les musiques de film, celui qui me vient en premier c’est Hans Zimmer. C’est vraiment un génie. Je recommande le film Dune 2, c’est Hans Zimmer à la musique et je trouve qu’il a réussi à créer quelque chose d’incroyable : il a créé une musique qui sonne “sable”. Tu as l’impression d’écouter du sable qui fait de la musique, je trouve cela incroyable.

Dans le rap, j’écoute beaucoup ceux avec qui je travaille, Mano Leyra, PAPI TeddyBear, Rob Donci. En ce moment j’aime bien Smeels également, et Léo SVR que j’ai déjà rencontré plusieurs fois et que je trouve très fort.

Sinon ma dernière découverte c’est les musiques indiennes. Ce qu’ils proposent c’est tellement riche. Au début c’est surprenant, mais il faut comprendre la musicalité.


Et il y a une musique que tu as découverte récemment qui t’as vraiment mis une claque ?

Je dirais la bande son de Black Panther Wakanda Forever de Ludwig Göransson. C’est franchement une expérience. Il y a certains sons qui m’ont fait peur, j’en avais des frissons.

Tu écoutes beaucoup de musique de film en vrai ?

Oui beaucoup. J’adore le rap mais j’ai fait plusieurs scènes dernièrement et ce n’est pas forcément ce qui me fait le plus vibrer.

Qu’est-ce qui te fait vibrer ?

C’est l’émotion. Ressentir en créant, mais aussi en écoutant. On a chacun une technique différente d’écouter la musique. Personnellement ce que j’aime en écoutant la musique c’est la déchiffrer. J’adore analyser les couches d’instruments, les variations. J’ai toujours décortiqué la musique et c’est pour ça que j’aime la musique de film. Je pense que les instruments me touchent plus que les paroles. 

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Tu qualifies tes prods de “peintures”, et tu te définis d’ailleurs toi-même comme un “peintre musical”.

Pourquoi une telle comparaison ?

Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

J’essaye de faire des compositions les plus visuelles possible. Ce que je souhaite faire à travers mes prods c’est créer des environnements, des paysages. Je cherche à faire en sorte que, dès que tu écoutes une de mes musiques, tu comprennes le mood dans lequel je veux t’emmener. C’est un peu atypique, mais c’est vraiment comme ça que je vois les choses. Mes plus belles peintures sont celles qui sont le plus imagées. 

Comment est-ce que tu composes ?

C’est atypique, c’est comme un journal intime. Dès qu’il va m’arriver quelque chose je vais le poser en musique. Je vais laisser une trace et ensuite je peux passer à autre chose. Comme un artiste va raconter sa vie à travers ses textes, moi c’est la même chose à travers ma musique.


Donc chaque prod est un souvenir ?

Exactement !

Ça te convient d’être un peu “l’homme de l’ombre” ? Ou tu aimerais passer de l’autre côté du micro un jour ?

C’est marrant que la case du producteur soit systématiquement mise dans l’ombre, je me bats un peu contre ça. Depuis un an je cherche à développer mon image, que ce soit visuellement ou artistiquement avec la musique. Je trouve que, dès que tu essaies de créer ton propre truc, tu as forcément des messages, ça va avec ton image. Donc passer derrière le micro non, je lâche des toplines mais ça ne va pas plus loin, je n’ai aucun talent d’écriture. Par contre, me mettre en avant oui c’est clairement l’objectif. Ça ne me plaît pas d’être “l’homme de l’ombre”, j’ai trop de choses à dire.

Tu souhaites faire passer quel message à travers ta musique ?

L’espoir. C’est quelque chose qui m’anime depuis toujours et ça se ressent beaucoup à travers mes compositions. Même lorsque je pars dans des choses sombres, il y a toujours une petite ouverture. Je suis contre le pessimiste. Je suis sûr qu’on va trouver des solutions et que tout finira par s’améliorer.

J’ai compris que mon objectif était de trouver une sorte de paix, et il n’y a pas longtemps j’ai trouvé le mot pour décrire cela : la contemplation. C’est exactement ce à quoi j’aspire et je vais donner un exemple. Lorsque tu es en été, que tu es tranquillement en vacances, au bord de la mer, que tu vas te prendre un petit verre et que tu as l’impression que tout est parfait. Tu contemples tout autour de toi et tout est incroyable. C’est cet état que j’aimerais trouver et avoir le plus possible. Je trouve qu’à travers la musique je le touche progressivement. J’ai l’impression de comprendre de plus en plus de choses grâce à la musique car c’est de l’introspection.

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Tu as sorti un projet très récemment en collaboration avec le rappeur Rob Donci.

Ça fait longtemps que vous taffez ensemble, comment vous vous êtes rencontrés ?

J’étais à Cergy, j’avais commencé des études de sport (que j’ai très vite lâchées) et je l’ai rencontré à la salle de sport. On a rigolé, puis discuté et il m’a dit qu’il était rappeur. De mon côté, j’allais commencer une formation de musique et je n’aimais pas le rap. C’est le premier qui m’a fait découvrir des artistes underground. A l’époque c’était beaucoup la scène suisse avec Slimka, Di-meh, Makala. C’est un humain et un artiste incroyable, qui a une vision atypique de la musique, super intéressante. Et il est comme moi, imprévisible et en totale exploration. C’est très inspirant. C’est le premier rappeur que j’ai rencontré, on a dû faire une centaine de morceaux ensemble. Lorsque l’on regarde, on n’en a pas forcément sorti beaucoup, mais c’est vraiment avec lui que j’ai fait le plus d’expérience. De plus, cette année je compte sortir que des projets communs, et ça me tenait à cœur d’en faire un avec lui.

Votre projet s’appelle STARDUST, littéralement “poussière d’étoile”. Comment doit-on interpréter ce titre ?

On voulait faire un projet un peu cosmique. Comme si on se baladait de planète en planète et que chaque planète était une partie introspective de Donci. C’est pour cela qu’au début, les deux premiers morceaux sont assez puissants et froids, et qu’on s’ouvre ensuite sur d’autres émotions avec les trois autres. Mais avec Donci, on est similaire dans le sens où on ne planifie pas forcément. On capte un mood et on pose directement, sans se poser de question.

C’est un projet avec plein de sonorités et de références différentes.

J’ai le sentiment que tu utilises beaucoup la Corne de Brume, c’est assez atypique et mystique ça donne une ambiance “Vikings”.

C’est quelque chose qui m’inspire énormément. J’adore les instruments qui viennent du monde entier, notamment les instruments à vent. Mais la guitare et le violon reviennent aussi beaucoup car c’est des instruments avec lesquels tu peux dégager une émotion assez rapidement. Pour moi la musique est très colorée. Chaque musique a une couleur et j’essaye vraiment d’aller en profondeur dans les variations de couleur. En ce moment je suis dans un mood “skyfall”, que j’assimile à la couleur bleu nuit. C’est un mélange de mystère, de passion et un peu de peur

Tu as également sorti un projet commun en début d’année avec PAPI Teddy Bear. Vous présentez ce projet comme “la fusion de deux artistes qui partagent la même vision”.

C’est quoi votre vision commune ?

Je pense qu’on veut tous les deux marquer notre temps. Ce qui nous rassemble le plus avec PAPI c’est cette idée de revanche. Je l’ai rencontré en juillet et c’est un gars qui a les crocs, qui a une revanche à prendre. De mon côté, j’avais aussi des choses à régler musicalement, et c’est là où la fusion a bien marché. Je n’ai pas envie de dire qu’on voulait prouver, mais c’est un peu le cas. Et pas forcément aux autres, surtout à nous-même. Je suis très fier de ce projet, pour moi c’est une brique que j’ai posée et qui sera là jusqu’à jamais.

« …la phrase d’Alpha Wann qui dit:

qualité en guise de promo … »

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Surtout qu’il y a eu de bons retours !

Carrément ! En plus, on a tout rec dans mon studio en 1 semaine avec très peu de budget. Donc lorsque l’on a vu tous les retours, on était très content et c’est super encourageant pour la suite. J’aime beaucoup la phrase d’Alpha Wann qui dit “qualité en guise de promo”. C’est un peu mon truc. Tu peux faire de la qualité pendant des années et être inconnu, mais un jour la bonne personne le verra et c’est sûr que ça marchera. Tu ne peux pas rester dans l’ombre trop longtemps si tu es trop fort, ou alors c’est que tu t’y prends vraiment trop mal.

Le thème de la métallurgie revient beaucoup dans cet EP, que ce soit dans les lyrics mais aussi dans les prods.

Pourquoi ce choix artistique ?

PAPI et son manager avaient déjà leur projet, ils sont très réfléchis. Ils savaient comment allait s’appeler le projet. A l’origine, ils voyaient ça comme un album mais je leur ai conseillé de spliter et de faire plusieurs parties. Mais ils avaient déjà la trame avec la métallurgie, le fait de faire chauffer le métal, puis de le refroidir pour que ça devienne un diamant à la fin. Dans LA CHAUFFE, on voulait quelque chose d’assez explosif, d’assez chaud, comme une entrée en matière : “bienvenue dans l’univers”.

J’aimerais enfin qu’on revienne sur ton premier projet perso, sorti en début d’année dernière.

Un EP que tu as nommé “Dignity & Culture”.

C’est aussi ton tag, qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Je dirais plutôt que c’est ma signature. Comme un peintre va signer son tableau. Je l’ai pris d’une pièce de Cyrano de Bergerac, je trouvais que ça sonnait bien. Et plus le temps avance, plus ça définit parfaitement ma musique. C’est le fait de faire quelque chose pour la culture et de le faire avec dignité. Faire les choses comme j’ai envie que mon art sonne. Je n’ai pas envie de le faire pour quelqu’un d’autre. J’ai envie d’aller au sommet mais de façon juste. Je ne veux pas voler ma place, je veux la mériter et si ça doit prendre du temps, ça prendra du temps.

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Il y a 5 titres sur ce projet et chaque morceau a une couleur unique.

Est-ce que c’était un choix de ta part d’explorer tous ces styles musicaux ?

Je suis allé loin dans le processus créatif pour ce projet. Lorsque je l’ai sorti, ça faisait un peu plus de 3 ans que je faisais du son et j’ai voulu résumer dans ce projet tout ce qui m’est arrivé en 3 ans.

Pour le premier son, Ambition, je voulais faire un morceau qui retranscrit mes ambitions du début, lorsque tu n’y connais rien au game et que tu veux simplement faire de la musique et tout casser. Il y a quelque chose de très instinctif, il n’y a aucun calcul à ce moment, ta musique est pure et c’est ce que je voulais représenter sur le premier morceau.
Ensuite le deuxième son c’est la “claque” du milieu musical. Tu commences à intégrer ce milieu et tu te rends compte que ce n’est pas du tout ce à quoi tu t’imaginais.
Le troisième son c’est plutôt de la colère, de la frustration.

Pour le quatrième son, j’ai voulu m’attaquer à la remise en question. C’est le calme après la tempête, on essaie de se reconstruire après avoir tout cassé.
Enfin le cinquième son, c’est le fait de pouvoir compter sur d’autres personnes et de ne plus être tout seul.

Ce premier projet perso c’était une très bonne expérience, ça m’a beaucoup appris. Forcément je travaille sur la suite. Mais lorsque c’est purement moi, j’ai envie de prendre mon temps. Je ne me mets aucune pression, j’ai envie de créer les expériences les plus intenses possibles.

Comment as-tu connecté avec les 5 artistes présents sur ce projet ?

Je les connaissais tous, sauf Tino Strangio présent sur le premier son. Je l’ai contacté sur les réseaux parce que je faisais que d’écouter un de ces morceaux, et je trouvais qu’il y avait quelque chose de super pure dans sa musique. Je lui ai donc proposé de collaborer et il a validé, ça a donc fait l’introduction.

Sinon c’était que des artistes que je connaissais assez bien. Etant donné que c’est mon projet et que les prods sont très imagées, il fallait que les artistes comprennent mon message avant. J’avais mon histoire au niveau des prod, mais je ne voulais pas qu’ils racontent ma vie sur les textes. Je voulais qu’ils parlent de leurs propres expériences mais en rapport avec le mood du morceau. Par exemple sur Ambition, je voulais qu’ils fassent un morceau sur leur propre ambition ou sur ce que ce mot leur évoquait. Il faut donc discuter et connecter.  

Tu pourrais collaborer avec des artistes avec qui tu ne connectes pas humainement ?

Il y a un moment j’aurais répondu non. Mais aujourd’hui je suis tenté de dire oui. Mon objectif est de créer l’expérience la plus intense possible, même s’il faut passer par des passages difficiles. Par contre, il faut qu’il y ait du respect. Sans respect on ne peut rien faire.

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Comment définirais-tu ton style musical finalement ? 

Je le définirai comme visuel. Mais il devient aussi de plus en plus complexe et c’est quelque chose qui m’embête. J’ai toujours eu comme volonté de prendre des références dures à comprendre, comme les musiques de film, et de les rendre accessibles à tout le monde. C’est à ça que je tends. Si un jour j’ai la chance d’avoir les moyens pour faire des lives incroyables, je souhaite vraiment créer des paysages visuels, des scènes où le public se dira “wow”.

Est-ce que des concerts sont prévus pour cette année d’ailleurs ?

J’ai vu que tu participais à un festival avec PAPI à Montluçon, vous allez annoncer d’autres dates ? 

On a deux festivals prévus avec PAPI cet été. Mais je vais certainement avoir une grosse partie live prochainement. Je trouve que c’est là où toute ta musique prend sens. C’est gratifiant d’avoir des auditeurs sur Spotify, de recevoir des commentaires et des messages, mais c’est mieux de performer en live et de voir que le public partage la même passion que toi.

Qu’est-ce que je peux te souhaiter Pense pour cette année 2024 ? 

La santé et toujours plus d’inspiration.

 

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