Il y a des artistes qui nous aident à évoluer, ceux dont on suit l’évolution, et, plus rares, ceux qui savent nous captiver dans ces deux sens.

Parmi les artistes qui m’ont touché dès la fin de l’adolescence, Sadek a forcément une place spéciale.
Il fait partie de ces rappeurs qui savent tenir une carrière malgré les hauts et les bas, en faisant à la fois évoluer leur discours, leur image et leurs sonorités.

PREMIERS CONTACTS, PREMIERS SUCCÈS

C’est sur le tard et avec le titre Mektoub que j’ai d’abord découvert Sadek alors que j’étais collégien, en ayant plutôt tendance à voir les memes taillant son poids qu’à écouter sa musique. Les premiers pas de ce rookie assuré sont pourtant bien connus, puisqu’il avait bénéficié de l’exposition de la Booska tape et avait sorti deux projets coup-sur-coup en 2012 et 2013.

Mais c’est finalement bien après, avec la publication des clip Heisenberg et NRV, que je redécouvre un personnage haut en couleur à la verve bien affirmée et à des années-lumière du jeune rappeur en surpoids dont j’avais entendu parler quelques années avant sans m’attarder particulièrement. Directement, je me mange l’EP Nique le casino sans le voir venir et je m’attache à ce gars qui ne ressemble à personne. Au-delà des mimiques expressives et de l’énergie de Sadek, c’est surtout son esprit critique, ses textes invectifs qui t’agrippent le col et sa spontanéité qui m’interpellent.

À une époque où l’autotune commence discrètement à se démocratiser dans la scène rap français, Sadek démontre un sens évident de la mélodie, qu’il confirmera à la sortie de Vulgaire, violent et ravi d’être là un an plus tard, porté par l’incontournable hymne à la bringue Madre Mia qui nous aura d’ailleurs permis d’entrevoir le potentiel tubesque de Ninho : passage de témoin de Johnny Niuum à un autre autoproclamé Johnny.

Dans cet album accueilli par un succès commercial et critique, c’est plutôt le côté sombre de Sadek qui me fascine et sa capacité à user des bons mots pour raconter la vie telle qu’il la voit. Banger, introspection, démonstration technique, tube ensoleillé… tout est présent dans cet album diversifié qui illustre avec brio ce qu’on peut attendre d’un rappeur mainstream au crépuscule d’une décennie prolifique pour le rap français. Il y a des étapes charnières de nos vies qui sont souvent accompagnées par des œuvres à l’esthétique ou au message fort : dans mon cas, c’est le morceau
Petit prince qui jouera ce rôle déterminant. 6 minutes d’un rap technique, bien écrit mais surtout tristement réaliste qui m’auront à l’époque rappelé que c’est précisément pour ça que j’avais commencé ma plongée dans cette musique à l’adolescence. De longues soirées à écouter ce titre encore et encore, une vision qui s’élargit grâce à lui : ma fidélité à l’artiste commence à germer.

JOHNNY DE JANEIRO : FAUX PAS OU SIMPLE PAS DE CÔTE POUR ANTICIPER LA SUITE ?

Alors forcément, quand Sadek sort l’ovni Johnny de Janeiro axé sur des sonorités baile-funk, la déception se fait sentir. J’étais pourtant plutôt enthousiaste après les sorties coup sur coup de Tentacion et JDJ, malgré le virage radical en termes d’image, mais j’ai eu la surprise de découvrir un projet bien trop jovial en apparence délivré par un artiste que j’appréciais pour une musique plus rugueuse. L’affection me pousse quand même à faire entrer quelques sons en playlist sans grand coup de cœur, avant de tomber sur une interview Booska P maintenant bien connue où je re-re-découvre un homme plus convaincu que convaincant, souvent maladroit dans ses envolées face à Yerim. A l’époque, seul son couplet dans Woah me laissait encore espérer un retour du Sadek auquel je m’étais attaché. Déboussolé par l’apparence clownesque de l’artiste et la perte totale de sérieux dans la forme, je décide de croire en le fond et j’attends la suite.

L’image de l’artiste commence à cette période à ternir aux yeux du grand public. Il semblait très vite passer d’une ascension remarquable (projets aboutis et gratifiés de certifications, hits, apparition en plateau télé à l’occasion du film Tour de France tourné aux côtés de Depardieu) à un faux pas qui parait alors presque fatal. Les frasques personnelles de l’homme n’arrangent rien, et on le voit alors dans des positions moins reluisantes. A l’image des intemporels albums illustrés Martine, on a ainsi pu assister à des aventures devenues tristement célèbres : Sadek traverse le plancher d’une scène, Sadek rend visite à son copain Bassem dans le Rhône, Sadek bloqué dans son pull… A ce moment, tout ce qui me tenait en haleine pour la suite se résumait en un excellent freestyle performé lors du planète rap de Ninho.

Pourtant, Sadek poursuit son étalage médiatique et traverse la crise sanitaire en entamant une guerre contre les influenceuses de Dubaï. Stories révélatrices, mise en scène du personnage James Patrick Masterclass pour tourner à la dérision la vie de rêve promise aux néo-dubaïotes… l’artiste semble miser sur les réseaux pour mener un combat honnête, mais il perd peu à peu le contrôle de sa communication, allant jusqu’à tomber dans des échanges un peu trop vifs avec différents influenceurs. Dans tout ce marasme, on retiendra quelques punchlines et du panache dont le fantastique et très inspiré « tu mangeais le caca de gros monsieurs comme moi pour des centaines d’euros » adressé à Milla Jasmine qui aurait presque mérité d’être posé en studio dans un bon vieux disstrack pour entériner la prise de position. Cette guerre n’aura pas été vaine, et les futures vagues d’accusations portées à plus grande échelle sur Magali Berdah et son vivier d’escrocs prouveront peu à peu que le natif des Cahouettes avait de l’avance sur son temps. Malheureusement, son expansion médiatique va se heurter à un sérieux obstacle : le duc de Boulogne. Après ce qui sembla être un millier de piques et de menaces échangées avec Booba dans la plus puérile des atmosphères, la carrière de Sadek paraît extrêmement fragilisée.

Aimons-nous vivants, un avant-goût de la suite

image Sadek

crédits à Le Salon Studio / Fifou

Johnny Niuum entame donc cette nouvelle décennie avec une réputation entachée d’artiste plus tellement dans le circuit et une carrière à relancer. Incapable de se comporter en influenceur (et sûrement trop orgueilleux pour se contenter de ce rôle), Sadek doit se remettre en selle et donner un nouvel élan à sa carrière. Ça tombe bien, après le solide Surprise partagé avec Zikxo, Sadek nous livre son nouvel album début 2021, Aimons-nous vivants. Hommage à une certaine époque de la variété française à travers la reprise du célèbre titre de François Valéry ou simple incitation de notre protagoniste à accepter les gens tels qu’ils sont malgré leurs défauts ? Difficile à dire a priori, mais les 20 titres qui le composent nous aideront à trancher.

C’est en effet un album plutôt équilibré qui remet Sadek sur la bonne voie, réunissant différentes sonorités sur une esthétique assurément nocturne, entre gamberge, lucidité froide et festivités. Il s’appuie également sur la présence de camarades (Lacrim, Sofiane, Ninho et Sch pour ne citer qu’eux) et de belles pointures, Ali faisant l’honneur d’être présent sur le titre Guérison. Le parti pris de produire un album dense offre donc certains titres mélodieux malgré des nuances de mélancolie et de lassitude, mais Sadek régale toujours autant les amateurs de rap technique et de bons textes avec une tracklist solide. Etendard de cet état d’esprit, le titre VBONTMB (référence au passage vivement commenté de son interview Booska P à l’époque de Johnny de Janeiro) récompense les patients en intégrant le très bon freestyle Skyrock cité plus haut et nourrit les gourmands de 6 belles minutes de kickage.

En parallèle, les collaborations réussies avec Vald, Kalash Criminel puis Sofiane et Heuss ainsi que le single Aller-retour garantissent un beau potentiel-hits en mêlant habilement des rythmiques festives voire dansantes à l’univers des différents artistes mobilisés et de l’album. Soulignons ce parti pris, car il est rare à cette époque qu’une telle ouverture musicale paraisse naturelle et cohérente avec l’atmosphère globale du projet.

Et pourtant, après avoir sorti un album complet qui oriente l’attention non-plus sur sa personne mais sur son art, Sadek disparaît complètement de la circulation : le public fait alors face à un silence radio aussi imprévu qu’inhabituel. Simple absence ou changement profond à venir ?
Nous verrons ça dans une prochaine partie.

image Sadek Colors

crédits à Colors Studio