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Rédigé par Julien D. / Mise en page par David D.

Dose Héroïque – Un nouveau Caba, celui qu’on retiendra.

En dévoilant cet album dans une discrétion qu’on ne lui prêterait pas spontanément (aucune interview et très peu de communication), l’hispano-belge Caballero a pourtant livré un projet majeur après une carrière intense et éclectique.

L’évolution d’un homme

Dose Héroïque concrétise tout l’art d’un Caba qui se détache peu à peu du duo iconique et ultra-actif formé depuis plusieurs années avec JeanJass. Toujours aussi complémentaires, les deux larrons ne tournent pas le dos à leur binôme (les sorties régulières de Zushi Boyz et d’High et Fines Herbes en attestent). Cependant, des chemins repris en solo après plusieurs années leur ouvrent respectivement la voie à une dimension moins “feu-follet” et plus intimiste. Et leur permettent, en outre, d’assurer la définition d’une image construite en solitaire après l’avoir longtemps entretenue à deux.

Nul doute qu’en s’orientant vers des chemins en solo, Caballero et JeanJass cherchent à s’affranchir d’un regard sur leur binôme et veulent mettre en lumière leurs carrières propres.Il sera pourtant difficile de prendre un autre point de départ tant l’activité du duo s’est enrichie d’une image dont il est difficile de se détacher en apparence : bousillés de pop culture, fumeurs insolents et continuellement dans les jeux de mots et l’humour, Caba et JJ ont édifié leur succès sur une présence multi-canal (scènes à foison, albums et EP multiples, émission et merch…). Et leur contraste morphologique, symbolisé dès le premier « Double Hélice », aura évidemment entretenu cette image dans l’esprit des auditeurs – un grand sec chevelu, un gros ourson barbu.

La volonté de partir en solo s’est matérialisée progressivement pour ces deux étendards d’une merveilleuse génération belge surgie au milieu des années 2010. En 2021, toujours sous l’étiquette du binôme, le double album OSO/Hat Trick permet à chacun de livrer une proposition personnelle. Caballero enchaînera un an plus tard avec OSITO, court projet morcelé en plusieurs parties qu’un très beau visuel rassemblera en un seul clip. Caba travaille sa musique et explore les atmosphères, et pendant ce temps, JeanJass publie “Doudoune en été”. Moins ludique, ce projet marque profondément la carrière du double J qui aborde à coeur ouvert des aspects relationnels de sa vie, dont la paternité qu’il découvre. Cette évolution majeure de la vie d’un homme offre enfin une première opportunité flagrante de dissocier les deux membres du duo dans l’image.

« J’essaye d’écrire une histoire dans laquelle j’deviens un homme qui a pas d’failles” – VG&DV »

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De son côté, 10 ans après les 10 titres révélateurs de « Pont de la reine », Caballero se faisait discret mais progressait lui aussi dans un début de trentaine qui réserve traditionnellement son lot de surprises et d’évolutions. Sans quitter son attitude de trublion, il a su s’absenter pendant plusieurs mois pour travailler sur lui-même – au sens littéral. Car c’est bien en toute nouvelle forme qu’il est réapparu en mai pour annoncer la sortie imminente de son prochain projet solo.

Avec une perte de poids conséquente, Arthur Caballero Manas Santis révèle un physique aussi inattendu que perturbant. C’est donc affûté qu’il aborde ce nouvel opus, en envoyant rapidement un premier extrait qui annonce la couleur, “Rose orangé”. Dans ce clip léché, le rappeur apparaît avec un gabarit surprenant et tease l’album en intégrant des passages prometteurs de deux autres titres bien différents, dont un feat avec Lesram révélé en toute fin de visuel.

A l’écoute de “Dose Héroïque”, la métamorphose de Caballero est frappante, et ce bien au-delà du simple aspect physique découvert à l’annonce de l’album. On peut déjà s’attarder sur le fait que sa perte de poids entraîne directement un changement indéniable de son élocution. Plus claire, plus profonde, cette voix nouvelle permet à Caba de gagner en nuance et d’être à la fois charismatique quand il s’attelle à de l’égotrip, et touchant quand il se confie. Car s’il y a bien une initiative qu’il faut relever dans ce projet, c’est la sincérité de Caballero lorsqu’il aborde ses relations sentimentales.

Le bruxellois fend l’armure (pas celle de la pochette) à diverses reprises pour évoquer une facette plus sensible, mais aussi plus douloureuse. Lui qui s’est si souvent montré entouré dans ses différents projets et scènes met ainsi l’accent sur un côté plus solitaire. Bien que les multiples phases d’egotrip le présentent en un individu qui se démarque de la masse, les instants d’authenticité nous offrent un Caba plus adulte qui a su faire le tri et qui a subi les aléas de la vie, quitte à sembler parfois même isolé.

Assumant une purification (“Deux doigts sur la glotte, j’ai sorti toute la pourriture” – Plus belle vue), l’artiste fait preuve à de multiples reprises d’un certain optimisme (même si’il le nie), c’est d’ailleurs le refrain du premier titre : “Tout au fond de moi, j’sais pas pourquoi mais j’le sens bien”. Les aveux de vulnérabilité sont particulièrement bouleversants sur le titre “Pas dit” : rares sont ceux (et encore moins les artistes, exposés à une audience) qui arrivent à évoquer la vie que peut partager son ex avec un autre. Un effort d’écriture sûrement très pénible et exigeant quant à son amour-propre (voire son amour tout court) mais extrêmement touchant, qui permettra peut-être au titre de devenir une référence dans ce registre avec le temps.

Le bruxellois fend l’armure (pas celle de la pochette) à diverses reprises pour évoquer une facette plus sensible…

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Perfectionner son art et le figer

En retrouvant un corps en meilleure forme, Caba semble viser une certaine maturité qui se retrouve à différents niveaux dans sa musique. Dès les premières phases, la détermination règne et le bruxellois ne manque pas de s’enorgueillir du fruit de ses efforts : “Nouveau Caba ouais mon corps est grave fit / J’ai dit au-revoir à mon maudit ventre/ Tout ce que j’accomplis est motivant” (Populaire). Son assurance le pousse ainsi à envoyer un projet plus récréatif (comme l’est la drogue) dans lequel Caba ne s’impose rien et ne cherche pas à rentrer dans le moule d’un album contraint par une ligne directrice, mais juste à élargir sa palette artistique.

Cette sensation est évidemment renforcée par l’atmosphère de l’album, très largement inspirée des voyages psychédéliques, passant du coq à l’âne tant dans le propos que dans les ambiances. En nommant son album “Dose héroïque”, Caba explore une notion théorisée par Terence McKenna, supposant qu’une consommation intense de champignons hallucinogènes garantit un voyage intérieur puissant. Le trip psychédélique en question permettrait à celui qui se l’administre d’aller au-delà des frontières connues et de reconsidérer le monde tel qu’il le perçoit en quittant temporairement l’instant présent pour mieux aller au contact de ses émotions et de ses troubles. En résulte souvent une meilleure connaissance de soi, et l’expérience est d’ailleurs liée à un autre concept, le “Voyage du héros” de Josh Campbell.

Cette proposition d’un Caballero en armure sur la cover signée Raegular alimente donc probablement la théorie d’un voyage intérieur épique, qui fait écho à toute l’imagerie quasi-mythologique que différents penseurs de l’univers psychédélique ont tenté de formaliser.

“Dose héroïque, les yeux bandés j’suis dans l’lit”

– Plus belle vue

L’exploration de l’intérieur de soi à travers la drogue, c’est un excellent prétexte pour alterner le vrai et la fiction : pour le rappeur à l’égotrip omniprésent qu’est le bruxellois, l’opportunité était parfaite. Cela lui permet de naviguer de phases en phases sans avoir à structurer une pensée et à tout expier librement au micro, de ses fantasmes à ses peines. La drogue, qui a toujours été un thème de prédilection pour Caba, devient ainsi non pas le sujet de l’album mais le vecteur qui fait progresser ledit album. Une certaine façon de cristalliser l’essence de sa musique autour d’une thématique centrale.

Habilement, consacrer l’atmosphère psychédélique à l’album permet à Caballero de moins mentionner frontalement les éléments de langage propres aux drogues dans les sons, offrant une version allégée d’un rap qui tournait auparavant beaucoup autour de cette thématique. Le sujet n’est évidemment pas complètement mis sous silence, tant il reste une activité et source d’inspiration majeure pour le bruxellois, mais cela permet de laisser plus de place à d’autres thèmes et garantit surtout de creuser les scénarios fictifs et les moments d’introspection que fait germer la dose héroïque.

“… ce “nouveau Caba” a cherché à se rapprocher d’une forme aboutie…”

Dès lors, ce postulat permet à Caballero de s’adonner à une tracklist extrêmement riche et avec un peu de recul, on n’aura aucun mal à considérer que ce projet est certainement l’album référence du bruxellois, celui qui définit durablement sa musique et l’artiste qu’il aura été tout au long de sa carrière. Le concept de voyage intérieur est tout d’abord une bonne solution pour passer en revue les notions essentielles de sa vie, sa vision du monde, ses relations et de faire le point sur plus d’une décennie de carrière en centralisant ces éléments incontournables sur un disque. Mais en poussant l’analyse, tout confirme cette approche : en prenant soin de lui, ce “nouveau Caba” a cherché à se rapprocher d’une forme aboutie, avec des pensées moins ancrées dans l’instant présent, préférant prendre du recul sur les orientations du passé ou se projeter dans l’avenir.

Dans la forme, les prods globalement smooth et chaudes, les effets rétro confortent l’atmosphère onirique ou décalée et les quelques samples de voix ainsi que de sons de Ludacris ou 50 Cent entretiennent cette imagerie semi-consciente comme des échos d’une réalité lointaine que Caba quitte peu à peu.
Le voyage intérieur mené par l’homme ne fait que renforcer ce qui fait l’identité de l’artiste , et on retrouve sur “Dose héroïque” une synthèse très efficace du rap de Caballero. Les atouts qui ont construit son succès sont évidemment présents : des multisyllabiques toujours plus riches, des placements déroutants mais millimétrés et les incontournables jeux de mots. Sur ce registre, la collaboration avec Lesram est réussie dans les textes en parvenant en parallèle à trouver une atmosphère enivrante. Dinos, qui intervient aussi sur l’album, délivre une prestation on ne peut plus cohérente: souvent taillé pour ses jeux de mots et ses rimes balourdes, le courneuvien met les pieds dans le plat avec le feat “50c”. Caballero était probablement le partenaire le plus attendu et légitime pour ce type de prestation, et tous deux se trouvent très efficacement sur cette prod bien sentie.

Côté sentimental, Caba peut se satisfaire du choix d’inviter Edge et Benjamin Vndredi  qui viennent apporter une véritable plus-value et un enrobage très mélodieux. Peut-être que le protagoniste avait besoin de l’ambiance créée par les deux convives pour aborder des sujets plus personnels : c’est en tout cas sur les deux titres qui les concernent (“Le genre de truc qui reste à Vegas” et “Pas dit”) que Caba est le plus touchant. Dans une grande impression de facilité, le bruxellois brille sur tout type de prod et là encore le casting est très cohérent, puisqu’il s’entoure d’incontournables producteurs de sa carrière venant fournir l’univers homogène de l’album : le très peu surprenant JeanJass, Agusta et Dee Eye accompagnés ponctuellement d’Eskondo, de Lil Chick, Jbyss et TwentyTwo . Le tout est mis au service d’une vision traditionnellement associée à l’artiste, à la fois alimentée par l’égotrip, mais aussi espérée : une grande vie rythmée par les voyages, les expériences de gourmet et les beaux produits.

En somme, “Dose héroïque” fige toutes les orientations musicales et thématiques explorées par Caba au cours de sa carrière.

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En s’investissant plus sincèrement dans une quête personnelle, Caballero est parvenu à élever sa musique jusqu’à une maturité incontestable.

Autrefois essentiellement exubérant, il a su tirer profit de ses expériences d’homme pour livrer un album très complet qui, en explorant diverses ambiances, parvient à dresser un portrait très honnête de son rap. En dosant mieux les moments de respiration de la tracklist, Caba réussit enfin à être aussi efficace dans le kick que crédible et touchant dans la confession.

Plus que jamais, il semble penser à l’avenir et à ce qu’il laissera derrière lui : image, relations, carrière. On ressent tout le plaisir qu’il a dû prendre à travailler cet album mais on perçoit aussi son envie de proposer un album référence fidèle à son univers. Mission réussie pour le chevalier bruxellois.

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